Dans Naruto, Kakashi Hatake est surnommé le ninja copieur, parce qu’il lui suffit d’observer une technique pour la reproduire avec une précision et une fluidité déconcertantes, parfois même avant que l’adversaire n’ait achevé son propre geste. On pourrait n’y voir qu’une fantaisie de scénariste, et ce serait sans doute en partie vrai. Pourtant, en aïkido, cette logique qui consiste à copier la technique n’a rien d’une fiction : elle constitue même l’un des fondements sur lesquels repose l’apprentissage de cet art martial.
Pour qui ne connaîtrait pas encore l’œuvre mentionnée, Naruto est un manga japonais culte créé par Masashi Kishimoto. Il raconte l’histoire de Naruto Uzumaki, un jeune ninja aussi turbulent qu’attachant, dont le rêve est de devenir le plus grand ninja de son village, le Hokage. Au fil d’aventures et de combats qui ne manquent pas de spectaculaire, la série suit surtout une quête d’identité et revient souvent sur l’apprentissage, la transmission et la persévérance, autant de thèmes que l’on retrouve, sous une autre forme, dans les arts martiaux traditionnels.
Pour en revenir au personnage de Kakashi, il dispose donc d’une capacité qui, sous les exagérations propres au style du shōnen, recouvre un principe bien réel de la martialité : l’apprentissage par imitation.
Dans cet article, je me pose donc la question suivante : et si Kakashi n’était pas seulement le personnage le plus génial de Naruto (ce n’est que mon humble avis, bien entendu, et tu peux toujours indiquer ton personnage préféré en commentaire pour que nous comparions nos opinions), mais qu’il incarnait surtout un principe fondamental de l’étude de l’aïkido, dont on ne parle sans doute pas assez ?
Remarques importantes :
- Il n’est pas nécessaire d’être fan de Naruto pour comprendre cet article. Cependant, si tu n’as encore ni lu ni vu Naruto, je ne peux que te conseiller de t’y plonger.
- À l’inverse, si tu ne connais rien à l’aïkido mais que tu es fan de Naruto, cet article devrait t’intéresser et, je l’espère, te donner l’envie de franchir la porte d’un dojo d’aïkido.
On malaxe donc son chakra (ou son Ki) et l’on entre dans le vif du sujet…
Kakashi, maître copieur de Konoha
Kakashi Hatake est présenté dès ses premières apparitions comme un ninja d’élite capable de reproduire instantanément les techniques qu’il observe. Grâce au Sharingan, un pouvoir magique héréditaire du clan Uchiwa qu’il a reçu, il peut mémoriser et copier des jutsu dès leur première exécution.
On dit de lui qu’il aurait copié plus de mille techniques, ce qui lui vaut son surnom de Sharingan no Kakashi. Mais si nous grattons un peu la couche magique de ce pouvoir, on s’aperçoit que, dans l’univers de Naruto, Kakashi n’est pas seulement un ninja au charisme certain : c’est avant tout un maître observateur, qui parle peu mais à qui rien n’échappe. Ce qu’il voit, il le reproduit.
« Il a copié mon jutsu… en même temps que moi ?! »
— Zabuza, terrassé par son propre reflet.
L’un des moments les plus marquants de son parcours se déroule lors de l’arc du Pays des Vagues, lorsque, dans son affrontement avec Zabuza Momochi (chapitre 15 / épisode 9), Kakashi utilise son Sharingan (œil magique) pour copier en direct les techniques de son adversaire. Dans une scène devenue culte, il exécute les mêmes mouvements que Zabuza, en parfaite synchronie, avant de lancer exactement la même attaque.

Zabuza en perd ses repères, puisqu’il a l’impression de combattre son propre reflet : Kakashi ne se contente pas d’imiter les techniques, il désarme psychologiquement son adversaire en le confrontant à lui-même. Naruto, ébahi, le décrit à ce moment comme un ninja « capable de voir dans l’avenir », alors qu’il ne s’agit pas de précognition, mais d’un mimétisme si précis qu’il semble anticiper l’action ennemie.
Cette scène illustre un principe que l’on retrouve en aïkido : imiter pour neutraliser. Sur le tatami, nous parlons plutôt d’harmoniser, mais derrière des mots différents se cache bien le même concept, puisque c’est en épousant parfaitement le mouvement de l’autre que l’on parvient à le rediriger.
Un enseignement hérité d’une époque d’affrontements
Morihei Ueshiba, le fondateur de l’aïkido, comme évoqué dans tous les témoignages de ses élèves directs, pratiquait d’ailleurs un « enseignement » (si l’on peut l’appeler ainsi) déroutant pour nos standards occidentaux : il démontrait une technique une ou par chance deux fois, souvent sans un mot d’explication, puis laissait ses élèves se débrouiller. Il n’y avait ni décomposition gestuelle ni analyse biomécanique, et encore moins de correction individuelle, mais seulement un mouvement spontané, offert dans l’instant, que chaque élève devait déchiffrer par ses propres moyens.

Cette méthode, en apparence frustrante, était issue d’une notion souvent diluée dans notre monde contemporain : l’idée d’unicité de chaque instant. Dans un contexte historique hérité directement d’affrontements mortels, il n’existe pas de deuxième tentative, et chaque protagoniste doit saisir en un instant l’essence de son adversaire, puis agir en un seul geste pour espérer l’emporter.
Les élèves devaient donc d’abord saisir l’enveloppe extérieure de la technique – les trajectoires, les placements, le timing – avant d’espérer en pénétrer l’essence intérieure : le principe, l’intention, le ki (l’équivalent du chakra dans Naruto). Ce processus, d’une difficulté redoutable, faisait de chaque démonstration du maître un moment fugace qu’il fallait décrypter avant qu’il ne s’efface. Dans ce contexte, être choisi comme uke (partenaire d’entraînement) du maître devenait un privilège considérable, puisque c’était l’occasion de ressentir la technique de l’intérieur et de capter par le corps ce que les yeux ne pouvaient saisir.
Cette méthode de transmission très japonaise est souvent décrite comme « vol de la technique » (nusumi, littéralement « dérober ») et constitue depuis des siècles la base même des disciplines martiales nippones. L’idée que l’enseignant doive expliquer, décomposer, corriger verbalement relève d’une approche occidentale qui ne s’est greffée à l’aïkido (ou aux autres budo qui ont connu un essor mondial à la même époque) qu’avec son développement international. Traditionnellement, le savoir martial se transmettait par imprégnation silencieuse : l’élève observait, imitait, échouait, recommençait, jusqu’à ce que son corps intègre naturellement les subtilités du mouvement. Une forme d’apprentissage organique qui cultivait non seulement la technique, mais aussi la patience, l’humilité.
Copier ≠ tricher : une tradition japonaise
Dans les arts martiaux japonais, l’imitation n’est pas un substitut : c’est la méthode de base. Deux concepts clés éclairent cette culture de l’apprentissage silencieux :
Uchi-deshi : apprendre en vivant auprès du maître
Dans les écoles traditionnelles (martiales, artisanales ou artistiques), devenir uchi-deshi signifie littéralement « entrer dans la maison du maître ». L’élève partage le quotidien du sensei, participe aux tâches, assiste à chaque entraînement, chaque démonstration, parfois chaque repas. Il apprend par immersion.

Ce modèle d’apprentissage repose sur l’idée qu’en observant tout — les gestes, les attitudes, les silences — on absorbe bien plus que ce qu’un discours pourrait transmettre. L’uchi-deshi y développe peu à peu une sensibilité et une intuition qui lui permettent de ressentir le geste juste, au-delà de la seule forme.
“Voler par les yeux” : la pédagogie du regard
L’expression waza o nusumu (技を盗む) signifie littéralement « voler la technique ». Elle ne désigne pas un vol malhonnête, mais une conquête personnelle du savoir ou du savoir-faire. L’élève ne reçoit pas une connaissance toute faite : il la cherche, il la guette, il la capte dans l’action du maître.
Ellis Amdur, spécialiste des koryū (écoles guerrières anciennes), raconte que certains maîtres n’expliquaient rien : ils exécutaient un kata, et l’élève devait en deviner le sens à force de répétition. C’est une forme d’apprentissage « par imprégnation » — comme on apprend à parler une langue en l’entendant vivre.
On retrouve la même idée dans Naruto, lorsque maître Kakashi rappelle que l’imitation seule ne suffit pas.
« Copier une technique ne veut pas dire pouvoir l’utiliser. »
— Kakashi Hatake
De même, en aïkido, voir une technique ne suffit pas. Il faut la ressentir, la répéter, la faire vivre dans le corps. Mais ce processus commence toujours par l’imitation.
Aïkido : apprendre avec les yeux (et le corps) – copier pour mieux comprendre
Dans les écoles d’arts martiaux traditionnels (koryū), les sensei montrent sans expliquer.
C’est donc aux élèves qu’il revient de tout capter dans l’attitude, dans l’énergie et jusque dans le silence du maître.
Aïkido : l’imitation comme voie de progression
Dans la pratique de l’aïkido, cette approche est encore omniprésente. Le sensei montre, les élèves observent — souvent en silence — puis s’exercent en binômes. Des explications viennent évidemment s’ajouter, mais elles ne doivent jamais masquer le fait que l’essentiel passe par le regard et le ressenti.
Copier aussi le uke
L’imitation ne concerne pas seulement le rôle de celui ou celle qui exécute la technique (tori), mais aussi celui qui la reçoit (uke). Savoir attaquer correctement, chuter avec fluidité, absorber l’énergie : tout cela s’apprend en regardant les meilleurs uke. L’apprentissage en aïkido est donc double : on copie pour agir, mais aussi pour accueillir.
Imitation horizontale
Souvent, ce n’est pas seulement le maître que l’on imite, mais aussi les autres élèves (et c’était déjà le cas également pour les uchi-deshi de O-Sensei Ueshiba). Le débutant s’inspire des anciens ; les anciens se réajustent entre eux. Il n’y a donc pas un seul modèle à suivre, mais toute une communauté à observer, et le tatami devient ainsi une sorte de miroir collectif dans lequel chaque élève trouve de quoi progresser.
Le cycle d’apprentissage : Shu – Ha – Ri
La tradition japonaise distingue trois étapes dans la maîtrise d’un art, connues sous le nom de Shu – Ha – Ri :
- Shu (守) : on suit fidèlement les formes transmises. On imite sans chercher à comprendre, dans une posture d’humilité.
- Ha (破) : on commence à s’écarter de la forme pour l’adapter. L’élève fait des choix, innove.
- Ri (離) : on transcende la forme. L’élève devenu maître crée son propre style.
On retrouve ce parcours chez maître Kakashi : il commence par copier, mais invente ensuite ses propres jutsu (le Chidori, par exemple). En aïkido, les disciples d’Ueshiba (Tamura, Sugano, Yamada, Yamaguchi, Osawa et tous les autres…) ont tous commencé par l’imitation stricte… avant d’exprimer leur propre voie.
Dans notre pratique de l’aïkido, c’est à peu près pareil.
Le sensei montre une technique puis :
- On essaie de reproduire ce qu’on a vu ;
- On rate, on corrige, on ressent ;
- On affine, on affine… et parfois, on comprend.
Et cela vaut aussi pour le rôle d’uke (celui qui reçoit la technique).
Être un bon uke, c’est copier les déplacements, la qualité d’engagement, l’aisance dans la chute.
L’imitation n’est donc pas une fin en soi, mais le point de départ d’un chemin qui mène, peu à peu, vers une pratique plus personnelle.
Shu (守) : je copie fidèlement.
Ha (破) : je commence à m’écarter, à adapter.
Ri (離) : je transcende la forme, je crée ma voie.
Ce que Kakashi nous enseigne sur l’aïkido
- Regarder n’est pas un acte passif, mais déjà un acte martial, puisque l’attention portée à l’autre engage tout le corps.
- Copier n’a rien de honteux, car c’est d’abord une preuve d’attention.
- Reproduire peut conduire à créer, à condition d’accepter de passer d’abord par l’imitation.
Dans la culture occidentale, copier est souvent mal vu. On valorise l’originalité, l’individualisme.
Mais dans la voie martiale (du ninja ou de l’aïkidoka), l’imitation est une vertu : elle implique humilité, attention, discernement.
Copier, c’est d’abord reconnaître un modèle, puis accepter de se mettre en mouvement à sa suite.
C’est le début de la maîtrise.
Sur un tatami, où l’on suit les pas d’un sensei, comme dans un combat de ninjas, où l’on guette les gestes d’un rival, c’est le même principe qui se dégage : on apprend en regardant, et c’est bien ce que Kakashi et l’aïkido nous rappellent, chacun à sa manière, lorsqu’ils font de l’observation attentive la première étape de toute maîtrise.
L’imitation sincère n’a donc rien d’une faiblesse, et c’est même en acceptant de copier d’abord que l’on devient capable, un jour, de ne plus copier.
Alors, au prochain cours, active ton Sharingan intérieur.
Observe ce que fait ton partenaire, essaie de le reproduire, puis prends le temps de ressentir ce qui change dans ton propre geste : c’est ainsi que ta pratique évoluera.
Envie de (re)voir ces techniques en mouvement avant ton prochain cours ? L’Atlas des techniques du Kasshin Dojo te permet d’observer chaque waza en vidéo, décomposée étape par étape.
Et si tu n’as jamais essayé l’Aïkido, rejoins-nous sur le tatami pour en faire l’expérience.


