À l’automne, le Kasshin Dojo ouvrira ses portes à Soignies. Cette ouverture porte en elle bien plus de sens qu’un simple déménagement. En 2022, j’ai fermé le Togishi Dojo. Pour moi, ce n’était pas un choix facile, j’y ai beaucoup repensé depuis …
Aujourd’hui, je comprends qu’il ne s’agissait pas d’une fin, mais la préparation d’un recommencement.
Continuité, pas rupture
Le Togishi Dojo reste présent dans ce que je transmets : les heures de pratique, les visages, les questions partagées sur le tatami, mais aussi ces silences particuliers qui naissent après un mouvement réussi. Le Kasshin Dojo ne renaît pas en opposition au Togishi Dojo ; il se lève grâce à lui, en prolongeant ce qui doit durer et en laissant partir ce qui doit changer.
Cette transition qui viendra à l’automne m’évoque justement la mue de ces arbres qui se produira au même moment. Ils lâcheront leurs feuilles non par faiblesse, mais par sagesse – sachant que c’est précisément ce dépouillement qui permettra l’éclosion du printemps. C’est, au fond, une manière de vivre l’impermanence plutôt que de la subir.
« Impermanence » : une clé de l’Aïkido mais aussi une clé bouddhique pour comprendre ce passage
Dans l’enseignement bouddhique, l’impermanence (anicca) est une réalité fondamentale : tout ce qui est conditionné change, évolue, se défait, puis se transforme encore. Mais le saisir n’est pas que de la théorie – il s’agit une posture intérieure qui aide à tourner les pages de la vie sans amertume, avec la curiosité de celui qui découvre un paysage nouveau à chaque détour du chemin.
Cette sagesse se manifeste parfois par des gestes d’une beauté saisissante. Dans le bouddhisme tibétain, par exemple, des moines créent patiemment des mandalas de sable pendant des jours, grain après grain coloré, dans une méditation active qui frôle la perfection… pour les défaire ensuite d’un mouvement simple mais rituel. La beauté n’est pas niée par la dissolution ; elle en est le cœur battant. Ce rite nous rappelle que la valeur d’une œuvre réside autant dans la présence totale de sa création que dans l’acceptation sereine de sa disparition — un parallèle qui résonne en moi comme un écho entre Togishi Dojo et Kasshin Dojo.
« Détruire pour mieux reconstruire » : un héritage vivant au Japon
Il existe d’ailleurs, au Japon, un rituel d’une puissance particulière qui nourrit ma réflexion : la reconstruction périodique d’Ise Jingū (Shikinen Sengū). Tous les vingt ans, depuis plus de treize siècles, les sanctuaires sont entièrement rebâtis à l’identique. Les trésors sacrés sont transférés, les matériaux renouvelés, et le lieu retrouve ainsi sa jeunesse. L’ancien sanctuaire n’est pas abandonné ou laissé à la dégradation : il est consciemment démonté, ses matériaux offerts aux fidèles ou utilisés pour d’autres sanctuaires plus modestes. Rien n’est gaspillé dans cette destruction créatrice.
Loin d’effacer la tradition, cet acte la préserve de la seule manière qui vaille : en la revivifiant. Car reconstruire, c’est se souvenir avec ses mains, c’est transmettre non seulement la forme mais l’esprit qui l’anime. Cette image guide le Kasshin Dojo : reconstruire n’est pas trahir, c’est entretenir la flamme en lui offrant un nouveau combustible.
Ce que l’aïkido m’enseigne sur la transformation
L’aïkido n’est pas l’art de s’opposer, mais celui d’épouser le mouvement pour le conduire à l’harmonie. Dans cette discipline que j’ai choisie comme voie, chaque technique nous enseigne qu’il existe toujours une alternative à la confrontation directe – un chemin latéral, une spirale, une redirection qui transforme la force en grâce.
Dans les paroles et entretiens de Morihei Ueshiba, on retrouve sans cesse cette idée d’accord avec le flux naturel des choses, d’une victoire sans vaincu, d’une voie où l’on se transforme d’abord pour transformer la situation. « L’aïkido, disait-il, c’est l’amour. » Pas un amour sentimental, mais cette qualité d’attention qui permet de sentir le mouvement de l’autre avant même qu’il ne l’amorce.
C’est exactement l’esprit dans lequel je rouvre un dojo : ne pas forcer un passé révolu à ressusciter, mais travailler avec l’énergie vive du présent, accueillir ce qui vient sans nostalgie paralysante.
Kasshin Dojo à Soignies : ce qui change, ce qui demeure
Ce qui demeure : la sincérité de la pratique, cette qualité d’attention à l’autre qui transforme une salle en communauté, la patience dans l’étude (car l’aïkido ne se révèle qu’à ceux qui acceptent de ne pas tout comprendre tout de suite), le goût des détails qui font la différence entre un geste et un art — bref, tout ce que Togishi Dojo m’a appris et que je souhaite continuer à transmettre avec la même exigence bienveillante.
Ce qui change : un cadre neuf qui portera peut-être d’autres possibilités, des rythmes repensés en fonction de ce que ces années m’ont enseigné, une pédagogie affinée par l’expérience et nourrie par la réflexion — et surtout l’élan particulier d’un dojo qui assume d’être né d’une transformation consciente. Le nouveau dojo reste facilement accessible en voiture et en train depuis les communes voisines.
Il y a quelque chose de symbolique dans le nom même : « Kasshin » (活心) évoque le cœur vivant, l’esprit en mouvement. Un dojo n’est jamais qu’un bâtiment ; c’est l’intention qui l’habite qui lui donne sa véritable architecture.

Une invitation au mouvement
Fermer un dojo, c’est comme effacer un mandala après l’avoir contemplé dans sa perfection éphémère. Ouvrir le Kasshin Dojo, sera tracer un nouveau dessin avec la même intention fondamentale : créer un espace où l’on peut tomber sans se blesser l’orgueil, se relever avec plus de sagesse qu’auparavant, apprendre non seulement des techniques mais quelque chose sur soi-même, et peu à peu découvrir ce mystérieux équilibre entre effort et lâcher-prise.
J’ai hâte d’accueillir celles et ceux qui voudront marcher ce chemin avec moi, dans la simplicité des salutations rituelles et la joie discrète d’un tatami qui reprend vie. Car un dojo vide n’est qu’une salle ; un dojo habité devient un laboratoire de transformation mutuelle.
L’automne approche, et avec lui l’ouverture de Kasshin Dojo. Venez découvrir ce que nous construirons ensemble.
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