Partie 3 : la Force porte un autre nom : Yoda ou le Ueshiba mystique (années 1960)

Partie 3 : la Force porte un autre nom : Yoda ou le Ueshiba mystique (années 1960)

Cet article fait partie d’une série de publications consacrée au lien entre la vie de Morihei Ueshiba et la représentation de l’archétype du Maître d’arts martiaux dans la pop culture. Afin de profiter pleinement de cette troisième partie, nous vous conseillons de lire d’abord les deux articles précédents, Le Visage du Kamiza : comment Morihei Ueshiba a influencé la pop culture – Kasshin Dojo et Partie 2 le jardinier au tranchant d’acier : Miyagi ou l’Ueshiba de la transition (années 1940-1960) – Kasshin Dojo.

Dans une galaxie très lointaine…

Un jeune pilote s’écrase dans un marais, au bout de la galaxie. Il vient chercher un guerrier légendaire, un maître Jedi dont la seule réputation fait encore trembler l’Empire. Ce qu’il trouve, c’est une petite créature verte d’à peine soixante centimètres, aux oreilles trop grandes, qui fouille dans ses caisses de ravitaillement en marmonnant et lui chipe sa lampe. Luke Skywalker enrage. Il attendait un colosse et se retrouve à sermonner ce qui ressemble à un gnome sénile perdu dans la boue.

Yoda et Luke L’empire contre-attaque 1980

Puis la créature ferme les yeux, tend une main, et un chasseur stellaire de plusieurs tonnes s’élève lentement hors de l’eau.

Cette scène, nous la connaissons, comme nous connaissons Yoda, et si vous avez suivi les deux premiers volets de cette série, quelque chose devrait vous sembler familier dans ce contraste brutal entre une apparence dérisoire et une puissance qui défie la physique.

Cette troisième partie clôt en effet la série que nous avons consacrée au lien entre la vie de Morihei Ueshiba et l’archétype du Maître d’arts martiaux dans la pop culture, et dont les deux premiers volets, Le Visage du Kamiza : comment Morihei Ueshiba a influencé la pop culture, puis Le jardinier au tranchant d’acier : Miyagi ou le Ueshiba de la transition, préparaient le terrain. Le second s’achevait sur une promesse, celle d’« un petit être vert, exilé volontaire dans un marais au bout de la galaxie, qui a cartographié ce territoire où le maître se dissout dans quelque chose de plus vaste que sa propre personne ». Le voici.

Le troisième visage : quand l’archétype devient énigme

Souvenez-vous des deux premiers : Pai Mei, qui terrorise, brise l’élève pour le reconstruire et n’a jamais douté une seconde, tandis que Miyagi, qui apaise, plante des graines et attend patiemment qu’elles germent, la violence toujours tapie sous le sourire du jardinier. C’étaient là deux faces d’un même homme, le guerrier du Kobukan des années 1930 et le sage en transition d’Iwama de 1940 à 1960.

Yoda en est le troisième visage, et c’est le plus étrange des trois.

Car Yoda ne terrorise pas, et il n’apaise pas vraiment non plus : il déroute, et sa pédagogie, qui ne passe ni par la douleur ni par la métaphore agricole, emprunte le chemin de l’énigme. Il parle à l’envers, dans une syntaxe cabossée qui semble tordre le sens autant que la grammaire. « Fais-le, ou ne le fais pas. Il n’y a pas d’essai. » « La peur est le chemin vers le côté obscur : la peur mène à la colère, la colère mène à la haine, la haine mène à la souffrance. » Ces phrases, que l’on chercherait en vain à expliquer, demandent à être méditées, car elles fonctionnent comme des koan zen, ces questions absurdes que les moines ruminent des années durant, non pour y trouver une réponse, mais pour épuiser le mental analytique jusqu’à ce qu’il lâche prise.

Et surtout, Yoda a renoncé à la démonstration de force, car lorsque Luke, effaré, voit le chasseur s’envoler, le maître, loin de triompher, se contente de constater, presque déçu : « Voilà pourquoi tu échoues. » La puissance, chez lui, a cessé d’être un argument pour devenir le sous-produit d’un état intérieur.

Yoda et Luke Skywalker à l'entraînement - L'empire contre-attaque 1980
Yoda et Luke Skywalker à l’entraînement – L’empire contre-attaque 1980

Cet homme minuscule qui pèse plus lourd que la galaxie, cette apparence de vieillard fragile derrière laquelle se cache une maîtrise qui défie les lois du réel, ce langage qui a pris des allures d’oracle : tout cela renvoie à une période bien précise de la vie de Morihei Ueshiba, qui est aussi la dernière.

Retour historique : le O Sensei des dernières années

Dans les années 1960, Morihei Ueshiba a plus de 75 ans. Le guerrier du Jigoku Dojo n’est plus qu’un souvenir, et même le paysan-maître d’Iwama s’efface. Reste un vieil homme minuscule, au corps sec, à la barbe blanche clairsemée, dont chaque apparition tient de l’événement. Il ne dirige plus rien au quotidien : l’administration de l’Aikikai revient à son fils Kisshomaru, la transmission technique à des élèves comme Morihiro Saito. Lui vit ailleurs, à moitié retiré du monde, comme Yoda sur Dagobah.

Restent les démonstrations, que l’on connaît par les films de cette époque : ces images d’un octogénaire qui, d’un geste à peine esquissé, envoie rouler de jeunes gaillards bâtis pour l’écraser, ces uke qui se jettent sur lui et se retrouvent au sol sans avoir compris ce qui les a touchés. Un œil moderne y verra volontiers un trucage, mais pour ceux qui montaient sur le tatami face à lui, l’expérience confinait au vertige, comme aux temps du Kobukan, dépouillée cette fois de toute brutalité. Le kami-waza, la « technique divine » que nous évoquions dans le premier volet, était devenu un état permanent.

Le discours, en revanche, change du tout au tout, car Ueshiba ne parle presque plus de combat, mais des kami, ces divinités shinto, de l’univers et du kototama, cette doctrine mystique des sons sacrés héritée de son passage dans la secte Omoto. Ses propres élèves l’avouaient sans détour : ils ne comprenaient pas la moitié de ce qu’il disait, tant le vieux maître s’exprimait dans une langue à lui, mi-cosmologie, mi-poésie, où l’aïkido cessait d’être un art de la self-défense pour devenir une théologie de la réconciliation universelle. « L’aïki n’est pas un art pour combattre l’ennemi, aimait-il répéter. C’est le moyen de faire de l’humanité une seule famille. » Ou encore, cette formule qu’on lui prête et qui aurait pu sortir telle quelle de la bouche de Yoda : « Je suis l’univers. »

Voilà donc l’homme : un ermite quasi divin, incompréhensible et bienveillant, dont la puissance semble venir d’ailleurs, dont les paroles ressemblent à des devinettes, et qui mourra en avril 1969, à quatre-vingt-cinq ans. Il ne s’agit dès lors plus tant de savoir s’il a inspiré la pop culture que de comprendre par quel chemin cette influence a pu passer.

La Force porte un autre nom

D’où vient la Force ? George Lucas n’a jamais fait mystère de ses sources, dans lesquelles les commentateurs reconnaissent le monomythe de Joseph Campbell et son Héros aux mille et un visages, le cinéma d’Akira Kurosawa, dont La Forteresse cachée a directement charpenté le premier film, et un solide fond de bouddhisme et de taoïsme, porteur de cette idée, très orientale, qu’il vaut mieux agir en harmonie avec l’univers que lui imposer sa volonté. Chez Lucas, la Force est un champ d’énergie créé par tout ce qui vit, qui relie la galaxie et la traverse. « Que la Force soit avec toi. »

Prononcez maintenant, à côté, la définition que Morihei Ueshiba donnait de son propre art. L’aïkido, littéralement, est la voie (do) de l’union (ai) avec le ki, l’énergie vitale qui anime et relie toute chose. Non pas une technique pour vaincre, mais une manière de s’accorder au souffle de l’univers. Remplacez ki par Force, et le maître de Dagobah pourrait donner le cours du mardi soir.

Morihei Ueshiba dans ses dernières années projetant le ki
Morihei Ueshiba dans ses dernières années projetant le ki

Faut-il en conclure que Lucas a pratiqué l’aïkido ? Rien ne permet de l’affirmer, et ce serait trahir la méthode que nous suivons depuis le premier article. L’influence, ici, est plus souterraine, et sans doute plus intéressante. Dans les années 1960 et 1970, au moment précis où le jeune cinéaste californien assemble sa mythologie, l’Occident se passionne pour l’Orient : le zen, le taoïsme, les arts martiaux, ce mot de ki qui commence à circuler dans les salles de cinéma et les librairies. Or peu de figures du XXe siècle ont autant contribué que Morihei Ueshiba à donner au ki un visage et une doctrine, puisqu’il a bâti un art entier autour de l’idée qu’une énergie invisible relie l’attaquant et l’attaqué, et qu’on peut la rediriger plutôt que s’y opposer.

Car c’est bien ce visage-là, celui du vieux maître dont la force spirituelle a remplacé la force physique, qui imprègne alors la culture populaire. Yoda n’est pas pour autant le portrait de Ueshiba, puisque Stuart Freeborn, qui l’a sculpté, y a mêlé ses propres traits et ceux d’Albert Einstein ; il est plutôt ce que l’Occident avait fini par comprendre du personnage que Ueshiba incarnait, à savoir le petit homme frêle dont la maîtrise touche au surnaturel parce qu’il a cessé d’employer la force pour épouser une énergie plus vaste. Si l’influence directe se mesure en scènes recopiées, l’influence indirecte se mesure en imaginaires transformés, et c’est bien la seconde qui compte le plus.

« Désapprendre ce que tu as appris »

Il est une réplique de Yoda qui résonne tout particulièrement chez quiconque pratique l’aïkido, celle que le maître soupire face à un Luke sceptique, incapable de croire qu’il puisse soulever son vaisseau : « Tu dois désapprendre ce que tu as appris. »

Souvenez-vous de la manière dont s’achevait le deuxième volet : le Ueshiba d’Iwama approchait d’une frontière, celle où « l’enseignement lui-même devient une forme de limitation », et le maître qui a tout transmis découvre qu’il lui faut maintenant transmettre autre chose que de la technique, quelque chose que les mots abîment dès qu’ils l’approchent. C’est précisément ce seuil que Yoda a franchi.

Car le Yoda de Dagobah n’enseigne plus de gestes : il n’y a dans le marais ni kata, ni répétitions, ni clôture à repeindre, et ce qu’il transmet est un rapport au monde, qui consiste à sentir plutôt qu’à calculer, à lâcher plutôt qu’à forcer, à faire confiance à ce qui traverse le corps plutôt qu’à la volonté qui le crispe. « Des êtres de lumière nous sommes, pas cette matière grossière. » Le corps, l’apparence et la taille ne sont, dans cette perspective, que des illusions, car la maîtrise véritable se joue ailleurs.

Le O Sensei des dernières années enseignait de la même manière : il ne corrigeait plus vraiment les poignets et les hanches, il montrait et il parlait, à charge pour ses élèves d’attraper au vol ce qui filtrait de ses démonstrations et de ses énigmes. Sa fameuse anticipation, cette faculté de se déplacer avant l’attaque que nous décrivions dès le premier article, avait quitté le registre de la sensibilité corporelle affûtée pour rejoindre celui du mystère assumé. Il ne se défendait plus : il était déjà ailleurs quand le coup partait, comme Yoda esquivant les éclairs de l’Empereur avant même qu’ils ne jaillissent.

Morihei Ueshiba remettant un titre de Shihan en 1963
Morihei Ueshiba (O Sensei) remettant le titre de Shihan à Reishin Kawai, 1963. © União Sul Americana de Aikido – Kawai Shihan (Wikimedia Commons).

Devenir plus vaste que soi

Reste le plus troublant, qui est peut-être aussi le plus beau : alors que les deux premiers visages étaient encore attachés à ce monde, Pai Mei régnant sur son temple et Miyagi sur son jardin, le troisième, lui, se prépare à disparaître.

Yoda meurt de vieillesse, paisiblement, dans sa hutte. « Bientôt mort je serai. » Loin de combattre la fin, il s’y fond, et son corps s’évanouit littéralement pour rejoindre la Force, si bien qu’il cesse moins d’exister qu’il ne change d’échelle : il devient cette énergie même qu’il avait passé sa vie à servir, et reviendra guider Luke depuis l’au-delà, présence lumineuse et bienveillante.

Il est difficile de ne pas y reconnaître la trajectoire du dernier Ueshiba, cet homme qui, dans ses ultimes années, semblait déjà à moitié dissous dans ce qu’il nommait le ki de l’univers, qui ne parlait plus de lui mais de la totalité et qui affirmait ne faire qu’un avec le cosmos. La transformation que nous suivons depuis trois articles s’achève ici, non pas au moment où le maître devient invincible, mais à celui où il accepte de n’être qu’un passage pour quelque chose de plus grand que lui.

Il y a là une mélancolie que la pop culture, curieusement, a su capter : le vieux maître mystique y paraît toujours un peu triste et un peu seul, comme placé au-delà des autres, parce qu’il a payé sa sagesse d’un exil. Ueshiba, dans ses dernières photos, a ce regard lointain de celui qui voit déjà par-dessus l’horizon. Yoda aussi.

Trois visages, un seul maître

Le guerrier, le jardinier et le sage ont pris, au fil de ces trois articles, les traits de Pai Mei, de Miyagi et de Yoda, auxquels répondent le Kobukan des années 1930, l’Iwama de la transition et l’ermitage mystique des années 1960. Tout oppose en surface ces trois archétypes, dont l’un s’appuie sur la terreur, l’autre sur la patience et le dernier sur l’énigme, et pourtant ils descendent d’un seul homme, saisi à trois moments de sa métamorphose.

Si cette petite archéologie culturelle a une leçon à offrir, c’est peut-être que nos maîtres de fiction ne sortent pas du néant : ce sont des sédiments, des couches de mémoire déposées par des existences réelles que nous avons oubliées, mais dont l’imaginaire, lui, se souvient. Chaque fois qu’un vieil homme frêle terrasse un géant d’un regard sur un écran, c’est un peu du Dojo de l’Enfer, des rizières d’Iwama et du souffle mystique des dernières années qui remonte à la surface.

Et lorsque nous entrons dans le dojo, que nous saluons le kamiza où veille le portrait du fondateur, nous faisons au fond le même geste que Luke devant la présence lumineuse de son maître disparu. Nous nous inclinons devant un fantôme bienveillant qui continue, à sa manière, d’être avec nous. Que la Force, ou le ki, soit avec vous !


Si cette trilogie t’a donné envie de sentir le ki par toi-même plutôt que d’en lire la théorie, viens le découvrir avec nous.

Si tu aimes l’analyse de l’Aïkido à travers le prisme du cinéma, retrouve mon autre article sur le sujet ici !


Lecture recommandée pour en apprendre plus

Ueshiba, Morihei. L’Art de la paix (traduit et présenté par John Stevens). Recueil des aphorismes du fondateur, la source la plus directe pour entendre la langue mystique de ses dernières années.

Bibliographie

Stevens, John. Invincible Warrior: A Pictorial Biography of Morihei Ueshiba. Shambhala, 1997. (Sur la période mystique et les démonstrations tardives.)

Ueshiba, Kisshomaru. A Life in Aikido: The Biography of Founder Morihei Ueshiba. Kodansha, 2008. (Témoignage du fils sur le O Sensei des années 1960.)

Campbell, Joseph. Le Héros aux mille et un visages. (Sur le monomythe et la figure du mentor dont Lucas s’est réclamé.)

Kurosawa, Akira. La Forteresse cachée (film, 1958). (Matrice reconnue de la structure de Star Wars.)

Star Wars, épisode I : La Menace fantôme (1999), épisode III : La Revanche des Sith (2005), épisode V : L’Empire contre-attaque (1980) et épisode VI : Le Retour du Jedi (1983). (Pour les répliques et scènes de Yoda citées.)

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