Cet article fait partie d’une série de publications consacrée au lien entre la vie de Morihei Ueshiba et la représentation de l’archétype du Maître d’arts martiaux dans la Pop Culture. Nous vous conseillons la lecture des articles précédents Le Visage du Kamiza : comment Morihei Ueshiba a influencé la pop culture – Kasshin Dojo et Partie 2 le jardinier au tranchant d’acier : Miyagi ou le Ueshiba de la transition (années 1940-1950) – Kasshin Dojo afin de profiter pleinement de cette troisième partie.
Dans une galaxie très lointaine …
Un jeune pilote s’écrase dans un marais, au bout de la galaxie. Il vient chercher un guerrier légendaire, un maître Jedi dont la seule réputation fait encore trembler l’Empire. Ce qu’il trouve, c’est une petite créature verte d’à peine soixante centimètres, aux oreilles trop grandes, qui fouille dans ses caisses de ravitaillement en marmonnant et lui chipe sa lampe. Luke Skywalker enrage. Il attendait un colosse et se retrouve à sermonner ce qui ressemble à un gnome sénile perdu dans la boue.

Puis la créature ferme les yeux, tend une main, et un chasseur stellaire de plusieurs tonnes s’élève lentement hors de l’eau.
Nous connaissons toutes et tous cette scène. Nous connaissons tous Yoda. Et si vous avez suivi les deux premiers volets de cette série, quelque chose devrait vous être familier dans ce contraste brutal entre l’apparence dérisoire et la puissance qui défie la physique.
Cet article clôt une série de trois publications consacrée au lien entre la vie de Morihei Ueshiba et l’archétype du Maître d’arts martiaux dans la pop culture. Pour en profiter pleinement, nous vous conseillons la lecture des deux volets précédents : Le Visage du Kamiza : comment Morihei Ueshiba a influencé la pop culture, puis Le jardinier au tranchant d’acier : Miyagi ou le Ueshiba de la transition. Nous les avions quittés sur une promesse, celle d’« un petit être vert, exilé volontaire dans un marais au bout de la galaxie, qui a cartographié ce territoire où le maître se dissout dans quelque chose de plus vaste que sa propre personne ». Le voici.
Le troisième visage : quand l’archétype devient énigme
Souvenez-vous des deux premiers. Pai Mei terrorise. Il brise l’élève pour le reconstruire, et n’a jamais douté une seconde. Miyagi apaise. Il plante des graines et attend patiemment qu’elles germent, la violence toujours tapie sous le sourire du jardinier. Deux faces d’un même homme, le guerrier du Kobukan des années 1930 et le sage en transition d’Iwama des années 1940 et 1950.
Yoda est le troisième visage. Et c’est le plus étrange des trois.
Car Yoda ne terrorise pas, et il n’apaise pas vraiment non plus. Yoda déroute. Sa pédagogie ne passe ni par la douleur ni par la métaphore agricole, mais par l’énigme. Il parle à l’envers, dans une syntaxe cabossée qui semble tordre le sens autant que la grammaire. « Fais-le, ou ne le fais pas. Il n’y a pas d’essai. » « La peur mène au côté obscur. » Ses phrases ne s’expliquent pas, elles se méditent. Elles fonctionnent comme des koan zen, ces questions absurdes que les moines ruminent des années durant, non pour trouver une réponse, mais pour épuiser le mental analytique jusqu’à ce qu’il lâche prise.
Et surtout, Yoda a renoncé à la démonstration de force. Quand Luke, effaré, voit le chasseur s’envoler, le maître ne triomphe pas. Il constate, presque déçu : « Voilà pourquoi tu échoues. » La puissance n’est plus un argument. Elle est devenue le sous-produit d’un état intérieur.

Cet homme minuscule qui pèse plus lourd que la galaxie, cette apparence de vieillard fragile qui cache une maîtrise défiant les lois du réel, ce langage devenu oracle : tout cela correspond exactement à une période précise de la vie de Morihei Ueshiba. La dernière.
Retour historique : le O Sensei des dernières années
Dans les années 1960, Morihei Ueshiba a plus de 75 ans. Le guerrier du Jigoku Dojo n’est plus qu’un souvenir, et même le paysan-maître d’Iwama s’efface. Reste un vieil homme minuscule, au corps sec, à la barbe blanche clairsemée, dont chaque apparition tient de l’événement. Il ne dirige plus rien au quotidien : l’administration de l’Aikikai revient à son fils Kisshomaru, la transmission technique à des élèves comme Morihiro Saito. Lui vit ailleurs, à moitié retiré du monde, comme Yoda sur Dagobah.
Ce qu’il reste, ce sont les démonstrations. On connaît les films de cette époque, ces images d’un octogénaire qui, d’un geste à peine esquissé, envoie rouler de jeunes gaillards bâtis pour l’écraser. Des uke qui se jettent sur lui et se retrouvent au sol sans avoir compris ce qui les a touchés. Pour un œil moderne, cela paraît truqué. Pour ceux qui montaient sur le tatami face à lui, l’expérience confinait au vertige, exactement comme aux temps du Kobukan, mais dépouillée cette fois de toute brutalité. Le kami-waza, la « technique divine » que nous évoquions dans le premier volet, était devenu un état permanent.
Ce qui change radicalement, c’est le discours. Ueshiba ne parle presque plus de combat. Il parle des kami, des divinités shinto, de l’univers, du kototama, cette doctrine mystique des sons sacrés héritée de son passage dans la secte Omoto. Ses propres élèves l’avouaient sans détour : ils ne comprenaient pas la moitié de ce qu’il disait. Le vieux maître s’exprimait dans une langue à lui, mi-cosmologie, mi-poésie, où l’aïkido cessait d’être un art de la self-défense pour devenir une théologie de la réconciliation universelle. « L’aïki n’est pas un art pour combattre l’ennemi, aimait-il répéter. C’est le moyen de faire de l’humanité une seule famille. » Ou encore, cette formule qu’on lui prête et qui aurait pu sortir telle quelle de la bouche de Yoda : « Je suis l’univers. »
Voilà l’homme. Un ermite quasi divin, incompréhensible et bienveillant, dont la puissance semble venir d’ailleurs et dont les paroles ressemblent à des devinettes. Il mourra en avril 1969, à quatre-vingt-cinq ans. La question n’est plus de savoir s’il a inspiré la pop culture. Elle est de comprendre par quel chemin.
La Force porte un autre nom
D’où vient la Force ? George Lucas n’a jamais fait mystère de ses sources. Les commentateurs y reconnaissent le monomythe de Joseph Campbell et son Héros aux mille visages, le cinéma d’Akira Kurosawa dont La Forteresse cachée a directement charpenté le premier film, et un solide fond de bouddhisme et de taoïsme. Cette idée, très orientale, qu’il vaut mieux agir en harmonie avec l’univers que lui imposer sa volonté. Chez Lucas, la Force est un champ d’énergie créé par tout ce qui vit, qui relie la galaxie et la traverse. « Que la Force soit avec toi. »
Prononcez maintenant, à côté, la définition que Morihei Ueshiba donnait de son propre art. L’aïkido, littéralement, est la voie (do) de l’union (ai) avec le ki, l’énergie vitale qui anime et relie toute chose. Non pas une technique pour vaincre, mais une manière de s’accorder au souffle de l’univers. Remplacez ki par Force, et le maître de Dagobah pourrait donner le cours du mardi soir.

Faut-il en conclure que Lucas a pratiqué l’aïkido ? Rien ne permet de l’affirmer, et ce serait trahir la méthode que nous suivons depuis le premier article. L’influence, ici, est plus souterraine, et sans doute plus intéressante. Dans les années 1960 et 1970, au moment précis où le jeune cinéaste californien assemble sa mythologie, l’Occident se passionne pour l’Orient : le zen, le taoïsme, les arts martiaux, ce mot de ki qui commence à circuler dans les salles de cinéma et les librairies. Or personne, au XXe siècle, n’a autant fait pour donner au ki un visage et une doctrine que Morihei Ueshiba. Un art entier construit autour de l’idée qu’une énergie invisible relie l’attaquant et l’attaqué, et qu’on peut la rediriger plutôt que s’y opposer.
Ce visage, celui du vieux maître dont la force spirituelle a remplacé la force physique, c’est celui qui infuse la culture populaire à ce moment-là. Yoda n’est pas le portrait de Ueshiba. Stuart Freeborn, qui l’a sculpté, y a mêlé ses propres traits et ceux d’Albert Einstein. Mais Yoda est ce que l’Occident avait fini par comprendre du personnage que Ueshiba incarnait : le petit homme frêle dont la maîtrise touche au surnaturel parce qu’il a cessé d’employer la force pour épouser une énergie plus vaste. L’influence directe se mesure en scènes recopiées. L’influence indirecte, elle, se mesure en imaginaires transformés. Et c’est la seconde qui compte le plus.
« Désapprendre ce que tu as appris »
Il y a une phrase de Yoda qui devrait donner des frissons à tout aïkidoka. Face à un Luke sceptique, incapable de croire qu’il puisse soulever son vaisseau, le maître soupire : « Tu dois désapprendre ce que tu as appris. »
Souvenez-vous de la manière dont s’achevait le deuxième volet. Le Ueshiba d’Iwama approchait d’une frontière, celle où « l’enseignement lui-même devient une forme de limitation ». Le maître qui a tout transmis découvre qu’il lui faut maintenant transmettre autre chose que de la technique, quelque chose que les mots abîment dès qu’ils l’approchent. C’est très exactement le seuil que Yoda a franchi.
Car le Yoda de Dagobah n’enseigne plus de gestes. Il n’y a pas de kata dans le marais, pas de répétitions, pas de clôture à repeindre. Il enseigne un rapport au monde : sentir plutôt que calculer, lâcher plutôt que forcer, faire confiance à ce qui traverse le corps plutôt qu’à la volonté qui le crispe. « Des êtres de lumière nous sommes, pas cette matière grossière. » Le corps, l’apparence, la taille : autant d’illusions. La véritable maîtrise se joue ailleurs.
Le O Sensei des dernières années fonctionnait ainsi. Il ne corrigeait plus vraiment les poignets et les hanches, il montrait et il parlait, et ses élèves devaient attraper au vol ce qui filtrait de ses démonstrations et de ses énigmes. Sa fameuse anticipation, cette faculté de se déplacer avant l’attaque que nous décrivions dès le premier article, avait quitté le registre de la sensibilité corporelle affûtée pour rejoindre celui du mystère assumé. Il ne se défendait plus. Il était déjà ailleurs quand le coup partait, comme Yoda esquivant les éclairs de l’Empereur avant même qu’ils ne jaillissent.

Devenir plus vaste que soi
Reste le plus troublant, et le plus beau. Les deux premiers visages étaient encore attachés à ce monde. Pai Mei régnait sur son temple, Miyagi sur son jardin. Le troisième, lui, se prépare à disparaître.
Yoda meurt de vieillesse, paisiblement, dans sa hutte. « Bientôt mort je serai. » Il ne combat pas la fin, il s’y fond, et son corps s’évanouit littéralement pour rejoindre la Force. Il ne cesse pas d’exister, il change d’échelle. Il devient cette énergie même qu’il avait passé sa vie à servir, et reviendra guider Luke depuis l’au-delà, présence lumineuse et bienveillante.
Comment ne pas y voir la trajectoire du dernier Ueshiba ? Un homme qui, dans ses ultimes années, semblait déjà à moitié dissous dans ce qu’il nommait le ki de l’univers. Qui ne parlait plus de lui mais de la totalité. Qui affirmait ne faire qu’un avec le cosmos. La transformation que nous suivons depuis trois articles s’achève ici : non pas quand le maître devient invincible, mais quand il accepte de n’être qu’un passage pour quelque chose de plus grand que lui.
Il y a là une mélancolie que la pop culture, curieusement, a su capter. Le vieux maître mystique est toujours un peu triste, un peu seul, un peu au-delà des autres. Il a payé sa sagesse d’un exil. Ueshiba, dans ses dernières photos, a ce regard lointain de celui qui voit déjà par-dessus l’horizon. Yoda aussi.
Trois visages, un seul maître
Le guerrier, le jardinier, le sage. Pai Mei, Miyagi, Yoda. Le Kobukan des années 1930, l’Iwama de la transition, l’ermitage mystique des années 1960. Trois archétypes que tout oppose en surface, la terreur, la patience, l’énigme, et qui pourtant descendent d’un seul homme, saisi à trois moments de sa métamorphose.
C’est peut-être cela, la vraie leçon de cette petite archéologie culturelle. Nos maîtres de fiction ne sortent pas du néant. Ils sont des sédiments, des couches de mémoire déposées par des existences réelles que nous avons oubliées mais dont l’imaginaire, lui, se souvient. Chaque fois qu’un vieil homme frêle terrasse un géant d’un regard sur un écran, un peu du Dojo de l’Enfer, un peu des rizières d’Iwama et un peu du souffle mystique des dernières années remontent à la surface.
Et lorsque nous entrons dans le dojo, que nous saluons le kamiza où veille le portrait du fondateur, nous faisons au fond le même geste que Luke devant la présence lumineuse de son maître disparu. Nous nous inclinons devant un fantôme bienveillant qui continue, à sa manière, d’être avec nous. Que la Force, ou le ki, soit avec vous !
Lecture recommandée pour en apprendre plus
Ueshiba, Morihei. L’Art de la paix (traduit et présenté par John Stevens). Recueil des aphorismes du fondateur, la source la plus directe pour entendre la langue mystique de ses dernières années.
Bibliographie
Stevens, John. Invincible Warrior: A Pictorial Biography of Morihei Ueshiba. Shambhala, 1997. (Sur la période mystique et les démonstrations tardives.)
Ueshiba, Kisshomaru. A Life in Aikido: The Biography of Founder Morihei Ueshiba. Kodansha, 2008. (Témoignage du fils sur le O Sensei des années 1960.)
Campbell, Joseph. Le Héros aux mille et un visages. (Sur le monomythe et la figure du mentor dont Lucas s’est réclamé.)
Kurosawa, Akira. La Forteresse cachée (film, 1958). (Matrice reconnue de la structure de Star Wars.)
Star Wars, épisode V : L’Empire contre-attaque (1980) et épisode VI : Le Retour du Jedi (1983). (Pour l’ensemble des répliques de Yoda citées.)


