Une petite île perdue au milieu de l’océan, une maison rose en forme de coquillage posée sur le sable comme un jouet oublié et, devant la porte, un vieillard chauve, lunettes de soleil sur le nez, longue barbe blanche, chemise à fleurs et magazine coquin à la main. Rien, dans cette image, ne laisse deviner que cet homme est le plus grand maître d’arts martiaux de son monde, celui qui a mis cinquante ans à élaborer le Kamehameha et qui formera les guerriers destinés à sauver la Terre. C’est pourtant bien lui, et Toriyama ne cherche pas à faire disparaître le farceur derrière le maître ; il a besoin des deux pour que le personnage tienne debout.
Tortue Géniale, Kame Sennin, l’ermite de la tortue, est le fondateur de tout l’univers de Dragon Ball, tout en restant glouton, vantard et souvent peureux, si bien que le lecteur met du temps à reconnaître, sous cette allure de vieux farceur, la plus haute autorité martiale du récit. Cette distance entre l’homme que l’on voit et le maître que l’on raconte rappelle déjà Morihei Ueshiba, dont la légende a fini par effacer l’homme derrière l’icône.
Pourquoi ce hors-série ?
Cette série a suivi, sur trois articles, le lien entre les métamorphoses de Morihei Ueshiba et la figure du vieux maître dans la pop culture : Pai Mei et la sévérité du Kobukan, Maître Miyagi et la douceur d’Iwama, puis Yoda et le mystique des dernières années. Ces trois visages correspondent à trois époques et restent, chacun à sa manière, admirables mais lointains, car Pai Mei glace, Miyagi sourit sans jamais s’ouvrir tout à fait, et Yoda flotte déjà à moitié hors du monde.
Tortue Géniale n’entre dans aucune de ces cases, ce qui justifie, me semble-t-il, un chapitre à part. Plutôt que de succéder aux trois autres, il les réunit, avec la rigueur de Pai Mei, la pédagogie déguisée de Miyagi et ce petit corps fragile de Yoda qui abrite une puissance disproportionnée ; il y ajoute surtout ce que les trois avaient perdu en route, et qu’Ueshiba n’a jamais renié : le goût de vivre. Trois scènes de l’apprentissage de Sangoku et Krilin suffisent à le montrer, chacune contenant une phrase qui pourrait figurer dans un recueil du fondateur de l’aïkido. L’allure de l’ermite et la place qu’il occupe dans son monde donnent pourtant déjà du poids au rapprochement, et c’est par elles qu’il faut commencer.
Le même vieillard
La première tient à l’apparence. Si l’on pose côte à côte une photographie de Morihei Ueshiba âgé et un dessin de Tortue Géniale, la parenté saute aux yeux, à commencer par le petit gabarit, puisqu’Ueshiba mesurait à peine un mètre soixante et se trouvait souvent plus petit que les élèves qu’il envoyait au sol. Viennent ensuite le crâne dégarni, ceint de cheveux blancs, et surtout la barbe, longue, fine, immaculée, celle du sage que l’on retrouvait déjà, ondulant jusqu’au sol, au menton de Pai Mei. Le bâton achève le portrait : d’un côté, le jo que le fondateur maniait comme un prolongement de son bras ; de l’autre, la canne de vieillard sur laquelle s’appuie l’ermite. Dans les deux cas, le même corps sec et la même allure de grand-père inoffensif cachent une densité que rien, dans cette fragilité apparente, ne laisse soupçonner.

Toriyama a-t-il copié Ueshiba trait pour trait ? Rien ne l’indique, et il me semble plus juste de regarder du côté d’une figure plus ancienne que l’un comme l’autre, dont le mangaka a inscrit le nom dans celui de son personnage : Kame Sennin, l’ermite tortue. Le sennin est l’immortel des montagnes de la tradition sino-japonaise, ce vieil homme retiré du monde, doté d’une longévité et de pouvoirs hors du commun, que l’imagerie représente toujours menu, chauve et coiffé d’une barbe interminable. L’Ueshiba des dernières années, à demi divinisé par ses propres élèves et gratifié du titre d’O Sensei, avait fini par prendre les traits d’un sennin bien réel, si bien que l’homme de chair et le personnage d’encre finissent par emprunter les mêmes traits, ceux du sennin.
Le plus fort de son temps
La seconde évidence touche à la place occupée par Tortue Géniale dans les premiers arcs de Dragon Ball. Il n’est pas un maître parmi d’autres : il est le plus fort du monde, la référence à laquelle chacun se mesure. Son école, celle de la tortue, a pour rivale celle de la grue, et les deux ermites qui les dirigent furent autrefois les meilleurs disciples d’un même maître, Mutaito. Avant que Sangoku ne fasse voler en éclats toutes les échelles de puissance, le sommet de la pyramide martiale porte donc des lunettes noires et vit sur une plage.
Le premier article de la série rappelait l’épisode où Jigoro Kano, fondateur du judo et plus haute autorité martiale de son temps, assiste à une démonstration d’Ueshiba, déclare y voir son idéal du budo, puis lui envoie ses meilleurs élèves du Kodokan. Cette reconnaissance venue de Kano ne transforme évidemment pas l’histoire des arts martiaux en classement de tournoi, mais elle éclaire assez concrètement le titre que Dragon Ball nomme Tenkaichi, le premier sous le ciel.
Ce qui m’intéresse davantage, pourtant, tient à la transmission. Le Kamehameha que Tortue Géniale a mis cinquante ans à concevoir devient la signature de son élève, comme l’aïkido a essaimé bien au-delà de son fondateur. L’un et l’autre ont connu cette expérience de voir leur propre lignée les dépasser, c’est-à-dire de constater que ce qu’ils avaient mis au point continuait à vivre entre d’autres mains.
La leçon du faux Jackie Chun
La première des trois scènes se déroule à la sortie du Tenkaichi Budokai, dont Sangoku et Krilin reviennent battus, vaincus par un mystérieux Jackie Chun. Le lecteur sait ce que les élèves ignorent : Jackie Chun est Tortue Géniale déguisé, descendu dans l’arène pour empêcher ses propres disciples de l’emporter trop tôt. Poing levé, il leur lance : « Dans le monde, il y a toujours plus fort que soi. Il existe encore des tas de gars très puissants. » Puis : « Dans les arts martiaux, on ne doit jamais être satisfait de soi-même. Votre véritable entraînement commence à partir de maintenant. »

Dire qu’il y aura toujours plus fort que soi interdit de se croire arrivé ; refuser d’être satisfait de soi-même rappelle le shoshin, l’esprit du débutant qu’un maître conserve jusqu’à sa mort ; et comprendre que le véritable entraînement commence maintenant donne un sens très concret au mot voie, le dō. À plus de quatre-vingts ans, Ueshiba répétait d’ailleurs qu’il se considérait encore comme un élève. La mise en scène, que l’on ne remarque vraiment qu’à la relecture, en dit autant que les mots : pour transmettre l’humilité, le maître truque un tournoi et sacrifie sa propre gloire. Dans un shonen où la compétition occupe une place centrale, il glisse ainsi le refus de la victoire compétitive qui gouverne l’aïkido, discipline qui a précisément écarté les tournois. Le petit dessin qui clôt la planche désamorce aussitôt la solennité, puisque le maître soupire qu’il n’arrive pas à croire tout le mal qu’il s’est donné rien que pour dire ça.
L’harmonie, la vie, et le poing sur la figure
La deuxième scène donne à Tortue Géniale l’occasion de dire ce que l’étude des arts martiaux devrait produire chez ses élèves : « Par l’apprentissage des arts martiaux, vous trouverez l’harmonie entre votre corps et votre esprit, et de ce fait vous pourrez profiter pleinement des bienfaits de la vie. » Cette harmonie du corps et de l’esprit rappelle évidemment l’aïkido, la voie qui unit les énergies, le ai qui accorde le ki ; les deux enseignements ne se confondent pas, mais l’ermite paillard formule ici, sans en avoir l’air, quelque chose de très proche de ce qu’enseignait Ueshiba.

Il précise ensuite ce que le budo n’est pas, et le gag reprend ses droits une seconde : ni un moyen de gagner une vulgaire bagarre, ni un truc pour impressionner les filles. Le ton change alors sans prévenir : « Si un ennemi se sert de sa force pour menacer impunément les gens sans défense, collez-lui votre poing sur la figure. » La formule est plus terrienne que celle d’O Sensei, qui parlait de neutraliser sans blesser plutôt que de recoller les dents d’un voyou, mais le point commun reste net : la force n’a de sens qu’au service de la protection, jamais de la domination. Ueshiba voyait dans le vrai budo un moyen de protéger toute vie et de faire du monde une seule famille.
La planche referme la leçon sur les mots qui donnent son titre à ce bonus : « Entraînez-vous de toutes vos forces pour bien vous amuser dans la vie. » Le recueil de ses paroles réuni par John Stevens sous le titre L’Art de la Paix rapporte cette phrase d’Ueshiba : « Si vous comprenez les principes de l’aïkido, vous serez heureux d’être vivant, et remercierez chaque jour avec joie. » L’écart de ton demeure immense entre le fondateur et l’ermite, mais tous deux disent au fond la même chose : on s’entraîne pour mieux profiter de la vie.
L’entraînement invisible et l’art d’inventer sa technique
La troisième scène porte sur la méthode plus que sur une maxime. Le maître annonce à ses élèves stupéfaits : « Du point de vue des techniques de combat, je n’ai presque plus rien à vous apprendre. » Or il ne leur a jamais montré la moindre prise. Sept mois durant, il les a fait livrer du lait de porte en porte, labourer des champs, travailler sur des chantiers, nager pour échapper à un requin, une lourde carapace de tortue sur le dos. Il révèle alors ce que ce détour a produit : « Vos yeux, vos poings, vos jambes, votre corps tout entier ainsi que votre esprit, ont été fortifiés. Les techniques de combat ne consistent qu’à mettre tout ça en pratique. »

La deuxième partie de cette série a décrit la même scène ailleurs : c’est le frotter, lustrer de Miyagi, et c’est aussi la houe et le plant de riz d’Iwama, quand Ueshiba faisait descendre ses disciples au champ pour leur montrer, le soir, que planter le riz et projeter un adversaire partent du même centre. Le corps se transforme à l’insu de celui qui l’habite, et le geste ordinaire porte déjà le geste martial. La planche reprise ici pousse pourtant la réflexion plus loin, car le maître ne distribue pas de catalogue de prises : il demande d’appliquer les bases pour réfléchir par soi-même et trouver les techniques qui conviennent à chacun. Cette idée correspond à ce que le fondateur appelait takemusu aiki, la création spontanée et inépuisable de la technique juste, née du corps forgé plutôt que de la forme apprise. Pour Ueshiba, l’aboutissement n’était pas de répéter les mouvements du maître, mais de cesser de copier pour commencer à créer ; c’est, en substance, la consigne de Tortue Géniale, qui la scelle par la phrase la plus frappante des trois : « Les arts martiaux ne doivent pas servir à gagner contre un ennemi, mais à ne pas perdre contre soi-même. » O Sensei disait masakatsu agatsu, la vraie victoire est la victoire sur soi. Qu’un manga pour adolescents des années 1980 formule une idée si proche montre surtout que cette intuition peut voyager très loin des dojos, sans que l’on ait besoin d’y voir une filiation directe.
Le ki rendu visible
Un mot, enfin, du Kamehameha. Depuis Pai Mei, cette série parle d’une énergie que les élèves du Kobukan nommaient kami-waza, la technique divine, et que Yoda a rebaptisée la Force. Dans les dojos, ce ki se ressent et se raconte plus qu’il ne se montre. Toriyama le rend visible : un rayon de lumière jailli des deux paumes, au terme de cinquante ans de mise au point. Le mangaka a reçu l’archétype par Le Voyage vers l’Ouest et son Roi des Singes, puis par Bruce Lee et les salles obscures de Hong Kong, et, loin de la retenue du cinéma occidental, il choisit de tout montrer. Le ki devient spectacle, autrement dit une manière populaire et flamboyante de représenter ce que répétait le vieil homme d’Iwama : l’énergie de l’univers traverse celui qui s’accorde à elle.
L’homme sous la carapace
Ce qui distingue surtout ce bonus du reste de la série tient à la distance. Les trois maîtres de la trilogie restent admirables, mais lointains, alors que Tortue Géniale, tout aussi admirable, demeure proche de nous : il est gourmand, vaniteux, il tremble devant plus fort que lui et détourne les yeux vers les jolies filles au pire moment. Et pourtant, lorsque le Démon Piccolo menace le monde, ce bouffon tente le Mafuba, le sortilège qui emprisonne le démon au prix de la vie de celui qui le lance, et il y laisse la sienne sans hésiter. Le pitre et le sage n’ont jamais fait qu’un.

C’est peut-être là le cadeau que Toriyama fait à l’archétype, et par ricochet à la mémoire d’Ueshiba. La légende repasse volontiers ses maîtres au fer : elle change les hommes en icônes, efface les rides, remplace le rire par un sourire de plâtre, jusqu’à ce que l’on finisse par se représenter O Sensei en abstraction bienveillante suspendue au-dessus d’un tatami. L’homme réel fut pourtant un soldat, un paysan trempé de sueur, un mari, un père, un être de chair traversé de colères et d’appétits. Tortue Géniale rend à la figure du maître ce que le sérieux lui avait retiré : le droit d’être vivant, avec un ventre, une faim et un franc éclat de rire. « Entraînez-vous de toutes vos forces pour bien vous amuser dans la vie » reste, à mes yeux, l’une des phrases les plus honnêtes qu’un maître prononce dans toute la série.
Pourquoi une tortue ?
La tortue, lente, patiente, très vieille, porte sa maison sur son dos comme l’ermite porte son école. Elle avance sans se presser, avec cette obstination discrète qui répond assez bien aux cinquante années nécessaires pour mettre au point le Kamehameha et aux sept mois d’entraînement muet imposés à Sangoku et Krilin. Contraire exact de la fulgurance martiale, elle rappelle que l’on devient maître en durant plutôt qu’en frappant vite, à la manière d’un sennin, d’un fondateur ou d’un vieil ermite à barbe blanche.
Les quatre vieillards de cette série enseignent finalement sous quatre masques : Pai Mei par la terreur, Miyagi par la patience, Yoda par l’énigme, et Tortue Géniale par le rire, qui lui permet de dire sans solennité que vaincre l’autre importe moins que ne pas se perdre soi-même, et que le chemin doit rester assez léger pour que l’on puisse en profiter. Ueshiba le disait dans la langue du budo ; Toriyama le fait dire, entre deux gags, sur une plage, à un vieil ermite en lunettes de soleil qui ressemble étrangement au fondateur. Kamehameha !
(fin de la série. Merci de l’avoir suivie.)
Si tu aimes lire l’aïkido à travers les mangas, retrouve mes autres articles ici.
Lecture recommandée
Toriyama, Akira. Dragon Ball. Glénat, édition française (parution originale Shueisha, 1984 à 1995). Les phrases citées figurent dans l’arc de l’école Kamé et du premier Tenkaichi Budokai.
Bibliographie
Wu, Cheng’en. La Pérégrination vers l’Ouest (Xiyou ji). Gallimard, coll. La Pléiade. (Sur Son Wukong, matrice de Sangoku et de tout le récit.)
Stevens, John. L’Art de la paix. Recueil des aphorismes de Morihei Ueshiba. (Pour masakatsu agatsu, le takemusu aiki, le budo comme protection de la vie, et la joie d’être vivant.)
Ueshiba, Kisshomaru. A Life in Aikido: The Biography of Founder Morihei Ueshiba. Kodansha, 2008. (Sur l’Ueshiba paysan et l’homme derrière l’icône.)
Stevens, John. Invincible Warrior: A Pictorial Biography of Morihei Ueshiba. Shambhala, 1997. (Nombreuses photographies du fondateur âgé.)


