Je voudrais aborder aujourd’hui la notion de souplesse en Aïkido, en partant d’une image que connaît bien quiconque a déjà ouvert un manga. Si je vous demande de visualiser le « combattant ultime » dans un Manga Shonen, vous imaginez probablement une montagne de muscles, dure comme l’acier et inébranlable comme un mur de briques.
Pourtant, dans l’œuvre de fiction la plus vendue de l’histoire (le manga One Piece), le héros qui rêve de devenir le Roi des Pirates est tout l’inverse de ce colosse. Il s’appelle Monkey D. Luffy et, s’il se distingue de tous les autres, c’est parce qu’il a mangé un « Fruit du Démon » (un fruit magique) qui a transformé son corps… en caoutchouc.
Oui, en caoutchouc : il est mou, il s’étire, il rebondit. Au premier abord, ce pouvoir paraît ridicule face à des combattants, des samouraïs ou des guerriers en armure, et c’est pourtant cette propriété (l’élasticité absolue) qui lui permet de vaincre des adversaires bien plus forts que lui.

Si je vous parle de Luffy, c’est qu’il a, me semble-t-il, une leçon importante à vous transmettre si vous hésitez à pousser la porte du Kasshin Dojo pour découvrir l’Aïkido, en vous disant « Je ne suis pas assez souple » ou « Je manque de force ».
C’est cette leçon que je vous propose de suivre ici, en regardant comment le fait de devenir un peu « caoutchouc » peut transformer, au fil de la pratique, votre corps autant que votre esprit.
La souplesse : je n’ai pas mangé le fruit du démon…
Autant le dire tout de suite : je ne suis pas quelqu’un de souple à la base.
Vraiment pas. Mon corps n’a rien de celui d’un gymnaste : je n’ai jamais eu le grand écart facile et, au début de ma pratique, toucher mes orteils relevait de l’exploit, tant j’étais raide, pour ne pas dire « verrouillé ».
L’Aïkido a pourtant transformé ma structure, non parce que je forçais comme une brute, mais grâce à la répétition intelligente du mouvement, séance après séance. À force de pratiquer, mes articulations, et particulièrement mes épaules, ont gagné une amplitude de mouvement que je n’aurais jamais imaginé avoir avant de commencer.
La bonne nouvelle pour vous, c’est qu’il n’y a là rien de magique. Le corps humain est bien fait : s’il reste raide face à une contrainte, il souffre, alors que s’il apprend à « suivre » le mouvement, à s’ouvrir et à devenir élastique, il se libère. Le dojo devient ainsi une sorte de laboratoire où l’on réapprend peu à peu cette mobilité que des années de sédentarité ou de stress nous ont fait perdre.
Leçon n°1 : Ne soyez pas une cible dure
Dans One Piece, l’une des scènes les plus célèbres montre des soldats qui tirent au fusil sur Luffy, lequel ne cherche ni à parer les balles ni à contracter ses abdos pour encaisser « comme un homme » : il laisse simplement son corps se déformer, si bien que la balle s’enfonce dans son ventre élastique, y perd toute son énergie… et se trouve renvoyée à l’envoyeur.

Sur le tatami, c’est exactement ce que nous cherchons à faire.
Quand un débutant arrive, son réflexe naturel face à une saisie (par exemple, lorsqu’on lui attrape le poignet) est de se tendre, parce que l’ego lui crie : « Durcis-toi ! Résiste ! Ne bouge pas ! ». On se fige alors, on devient une sorte de « statue », et une statue se renverse facilement, justement parce qu’elle est rigide. Si vous vous raidissez, l’autre peut prendre appui sur vous et faire levier.
En Aïkido, on apprend au contraire à ne pas offrir de résistance : si on vous pousse, vous pivotez (c’est le principe du Tenkan) ; si on vous tire, vous entrez (Irimi). Comme Luffy, vous absorbez l’énergie de l’attaque pour mieux la rediriger, sans jamais vous heurter frontalement à la force de l’autre, et c’est précisément ce qui permet à une personne de petit gabarit de déséquilibrer un colosse.
Leçon n°2 : L’Ukemi, ou l’art de rebondir
Luffy passe son temps à se faire écraser, projeter contre des murs ou aplatir au sol, mais il ne se brise jamais : il se relève, époussette son short et repart au combat.
En Aïkido, nous avons un outil pour cela : l’Ukemi. On traduit souvent Ukemi par « chute », mais cette traduction est trompeuse, puisque le mot signifie littéralement « recevoir avec le corps ».
Beaucoup de gens hésitent à se lancer dans l’Aïkido parce qu’ils ont peur de tomber, ce qui est parfaitement normal. Au dojo, pourtant, on apprend justement à tomber sans se faire mal, à rouler, à devenir rond comme un ballon plutôt que carré comme une brique.
Luffy ne se casse pas car il n’est pas « cassant ». Sa structure interne accepte l’impact. En Aïkido, c’est pareil :
- La chute n’est pas une défaite.
- C’est un moyen de se protéger et de se remettre debout instantanément.
- C’est une autre manière d’envisager la souplesse : accepter que, parfois, il faille aller au sol pour mieux se relever.
Leçon n°3 : S’adapter (Les « Gears »)
Luffy possède une autre capacité, qui change souvent la donne dans le manga : il modifie son corps selon la situation, grâce à ce qu’il appelle ses « Gears » (vitesses).
- Face à un ennemi rapide ? Il accélère son flux sanguin pour devenir une fusée (Gear 2).
- Face à un géant ? Il gonfle ses os pour avoir des poings énormes (Gear 3).

Il ne reste jamais figé dans une seule façon de faire.
On touche là à l’un des principes fondamentaux de l’Aïkido : une technique n’est pas un moule rigide, parce que chaque partenaire est différent, certains étant grands et d’autres petits, certains souples et d’autres raides. Si vous essayez de faire exactement le même mouvement sur tout le monde, vous échouerez.
Nous apprenons donc à adapter notre « forme » : il faut parfois être grand et ample, parfois compact et rapide. Cette capacité d’adaptation, qui se joue dans la tête avant de se voir dans le geste, est une autre souplesse, tout aussi importante que celle des muscles.
Leçon n°4 : Le « Haki » (Être souple ne veut pas dire être mou)
Attention à ne pas mal comprendre : être souple comme du caoutchouc ne veut pas dire être une « nouille cuite » ou un chewing-gum sans force.
Dans le manga, pour pouvoir frapper fort, Luffy utilise le Haki. C’est une sorte d’énergie vitale, une « armure invisible » qui lui permet de durcir certaines zones de son corps tout en gardant son élasticité.
En Aïkido, nous avons notre propre Haki, que nous appelons le Kokyu (la puissance du souffle) ou la force du Centre (Hara – le ventre).
- Vos bras doivent être détendus (pour sentir l’autre).
- Mais votre centre (ventre/bassin) doit être puissant et stable.
C’est sans doute ce que l’on met le plus de temps à comprendre, parfois des années : la vraie puissance ne vient pas de la tension des épaules (force brute), mais de la stabilité du centre alliée à la décontraction des membres. C’est ce mélange paradoxal, détendu à l’extérieur, puissant à l’intérieur, qui crée l’efficacité martiale.
Conclusion : devenir le Pirate de son propre corps
À la fin de l’histoire (enfin, à son apogée actuelle), Luffy atteint un stade appelé le « Gear 5 », où il devient totalement libre : il se bat en riant, son corps n’a plus aucune limite, il fait ce qu’il veut, en harmonie totale.

C’est l’objectif lointain de l’Aïkido, que l’on appelle le Takemusu Aiki : ce moment où l’on ne réfléchit plus à la technique et où le mouvement sort tout seul, fluide, joyeux et libre.
Alors, rassurez-vous : il n’est nécessaire ni d’être souple ni d’avoir de la force pour venir au Kasshin Dojo, pas plus que d’avoir lu One Piece (mais c’est un plus !).
Il vous suffit d’avoir envie d’essayer ; le reste (la mobilité des épaules, l’art de la chute, la puissance du centre), nous le construirons ensemble, cours après cours.
Pour un premier aperçu avant de venir : la page Débuter l’Aïkido résume tout ce qu’il faut savoir (et rien de plus) pour se lancer sereinement.
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